Archives mensuelles : novembre 2014

Ciné-club manipulation et cruauté en Corée du Sud : La Servante (1960) – Old Boy (2003)

LA SERVANTE (1960)

– 19h : La Servante (Kim Ki-young – 1960 – 111 minutes)

avec Lee Eun-shim, Kim Jin-kyu, Ju Jeung-nyeo, Eon Aeng-ran

Pour soulager sa femme enceinte, un professeur de piano engage une jeune domestique, qui va progressivement faire vivre à la famille un enfer.

Inconnu en France, Kim Ki-young est un des piliers du cinéma coréen. Une de ses œuvres phares, La Servante, grand succès en 1960 et considéré comme le Citizen Kane de Corée du Sud, n’est pourtant sortie en France qu’en 1995 ! Restauré par la Korean Film Archive et la World Cinema Foundation de Martin Scorsese en 2008, le film connait une nouvelle jeunesse, avec réédition au cinéma et en DVD/blu-ray. Le spectateur occidental peut donc enfin découvrir un terrible huis clos expressionniste, anxiogène et destructeur, à la limite du film d’horreur, où les rapports maître/esclave sont rigoureusement inversés par des pulsions d’Eros et de Thanatos qui ne reculeront devant aucun interdit. Ce qui commençait comme un mélodrame néo-réaliste devient un terrifiant portrait des névroses de la société coréenne, à travers l’aspiration au matérialisme dans un pays en pleine transformation économique et urbaine, la morale asiatique et la vaine apparence de vertu. Un sujet qui hantera tellement son réalisateur qu’il en tournera lui-même deux remakes : La Femme de feu (1972) et La Femme de feu 82 (1982) ! Cette histoire de manipulation cruel et extrêm précède de quelques années des classiques occidentaux tels The Servant (Joseph Losey, 1963), Le Journal d’une femme de chambre (Luis Buñuel, 1964) ou Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (Robert Aldrich, 1962). Encore aujourd’hui, la jeune génération de cinéastes sud-coréens ne cache pas son admiration pour leur maître (disparu tragiquement dans l’incendie de sa maison avec son épouse en 1998) ; Im Sang-soo a d’ailleurs tiré un remake de La Servante dans The Housemaid, présenté à Cannes en 2010.

 OLD BOY

– 21h : Old Boy (Park Chan-wook – 2003 – 120 minutes)

avec Choi Min-sik, Yoo Ji-tae, Gang Hye-jung

Un père de famille est finalement relâché avec avoir été kidnappé et enfermé dans une chambre pendant quinze ans. Il va chercher à comprendre pourquoi et à se venger.

A la base un manga écrit par Garon Tsuchiya, dessiné par Nobuaki Minegishi et publié au Japon de 1996 à 1998, Old Boy est thriller hors-norme, une saga palpitante au scénario angoissant avec des rebondissements grandioses. Loin des manga commerciaux d’action pour adolescents à la Dragon Ball ou Naruto, il s’inscrit dans la veine des séries plus sérieuses et complexes pour adultes, à l’instar d’autres œuvres à succès comme Monster ou 20th Century Boys (adapté en trois films entre 2008 et 2009) de Naoki Urasawa. Au lieu d’être traditionnellement réalisé en anime, Old Boy a directement été transposé au cinéma avec des acteurs réels, et non pas par un réalisateur japonais mais par un coréen, Park Chan-wook. Il en fait d’ailleurs le second volet de sa trilogie thématique sur la vengeance, initiée avec Sympathy for the Mister Vengeance (2002) et terminée avec Lady Vengeance (2005). Vu le scénario, le thème ne risquait pas d’être hors-sujet, tant le personnage principal mettra ce qu’il reste de vie au service de sa vengeance. Sur son chemin violent et sanglant, il découvrira des abîmes on ne peut plus glaçants et sans fonds, à base de morts et d’inceste, sans jamais vraiment s’échapper de la manipulation de son bourreau. Le film est particulièrement stylisé, et a révélé au monde occidental un réalisateur virtuose de technique, capable de multiples prouesses de mise en scène (comme un long plan-séquence de combat contre une douzaine de voyous), ce qui en fait un Tarantino asiatique. Enorme succès commercial en Corée du Sud, Old Boy a remporté de multiples récompenses en festival, notamment le Grand Prix à Cannes (d’ailleurs présidé par Tarantino cette année-là), manquant la Palme d’Or à deux voix près (attribuée à Farenheit 9/11 de Michael Moore), et est depuis devenu un film culte. Un remake non-officiel indien (Zinda) en a été tiré en 2005, ainsi qu’un officiel américain et fade par Spike Lee en 2013.

Ciné-club Formule 1 : Senna (2010) – Grand Prix (1966)

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– 19h : Senna (Asif Kapadia – 2010 – 105 minutes)

Dans ce documentaire sur la vie et la carrière météorique d’Ayrton Senna (1960-1994), nous avons la chance de voir à la fois des vidéos embarquées dans sa propre voiture, permettant de revivre spectaculairement les courses telles qu’ils les réalisaient, ainsi que des vidéos amateurs de sa vie privée fournies par la famille Senna, entre autres archives de télévision ou conférences de presse. Le destin fulgurant du pilote brésilien est parfaitement restitué, émaillé d’interviews de pilotes et de Senna lui-même, depuis ses débuts en kart, son arrivée en Formule 1 chez Toleman, son ascension chez Lotus et bien évidemment sa légendaire rivalité chez McLaren avec Alain Prost (surnommé « Le Professeur »), qu’il nourrira jusqu’à la fin de sa vie. Le triple champion du monde qui se croyait élu par Dieu est mort tragiquement sur le circuit de Saint-Marin en 1994, mais est resté depuis une idole absolue au Brésil et un des plus grands pilotes de tous les temps. Ce documentaire passionnant et intense a remporté a remporté plusieurs prix, dont celui du meilleur documentaire au Festival de Sundance.

 GRAND PRIX

– 21h : Grand Prix (John Frankenheimer – 1966 – 176 minutes)

avec James Garner, Yves Montand, Eva Marie Saint, Toshirô Mifune, Brian Bedford, Jessica Walter, Antonio Sabàto, Françoise Hardy

Des coureurs automobiles s’affrontent à travers une saison de championnat pour gagner le grand prix de Formule 1.

Sur les multiples tentatives d’Hollywood de faire des films de Formule 1, Grand Prix s’impose comme la référence absolue depuis plusieurs décennies. John Frankenheimer (Seconds, French Connection II, Ronin) a mis la barre haut niveau réalisme en filmant les voitures en partie pendant de véritables courses de championnat, dont le fameux circuit de Monaco au cœur de la ville. Tourné sans doublures (les acteurs pilotaient vraiment après des mois d’entraînement), le film est parvenu à embaucher des champions de Formule 1 de l’époque (Phil Hill, Graham Hill, Jack Brabham, etc.). Grand Prix est ainsi le premier film à utiliser des caméras embarquées pour filmer les courses à 200 km/h (sans aucune accélération au montage), ce qui met littéralement le spectateur dans la voiture. Ces images inédites ont ensuite été merveilleusement mises en valeur par la réalisation saisissante de Frankenheimer, avec des effets d’écrans partagés ou de mosaïque. Entre les courses, la vie privée des pilotes et leurs romances sont exposées, soulignant l’étrangeté de leur vie entre insouciance et gravité, et les risques inouïs qu’ils prennent (ce sport était en effet bien plus dangereux à l’époque qu’aujourd’hui, causant régulièrement de nombreux morts). Le film se pare d’un casting international : James Garner (Maverick), Yves Montand (César et Rosalie), Eva Marie Saint (La Mort aux trousses), Toshirô Mifune (l’acteur fétiche de Kurosawa, notamment dans Les Sept samouraïs) – avec pour l’occasion un des quelques rôles à l’écran de la jeune chanteuse Françoise Hardy ! Entre documentaire et fiction, Grand Prix a été un des plus gros succès de 1966, a remporté trois Oscars (meilleurs montage, son et effets sonores), et a inspiré de nombreux rivaux, depuis Le Mans (1971) avec Steve McQueen (grand amateur et coureur automobile, pressenti au début pour jouer dans Grand Prix) jusqu’au plus récent Rush (2013), en passant par la série des Fast & Furious.

Ciné-club Grace Kelly / Alfred Hitchcock : Le Crime était presque parfait (1954) – La Main au collet (1955)

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– 19h : Le Crime était presque parfait (Alfred Hitchcock – 1954 – 106 minutes)

avec Ray Milland, Grace Kelly, Robert Cummings, John Williams

Après avoir découvert que sa femme a un amant, le mari décide de mettre en scène un assassinat.

Adapté d’une pièce de théâtre à succès de Frederick Knott, Le Crime était presque parfait est un des films policiers les plus machiavéliques (dans la veine de La Corde avec James Stewart, du même réalisateur). Dans un tournage de trente-six jours, Alfred Hitchcock conserve l’unité de lieu, la quasi-intégralité des scènes se passant dans un appartement (comme son film suivant, Fenêtre sur cour), à l’exception d’une courte scène dans un club anglais ou d’un procès sur fond neutre. Il s’agit de la première collaboration avec Grace Kelly, qui deviendra une des blondes les plus emblématiques et préférées du réalisateur. A ses côtés l’élégant Ray Milland (Les Naufrageurs des mers du sud, Le Poison), quasi-sosie de Cary Grant, physiquement et stylistiquement. Fait surprenant pour beaucoup, le film a été tourné en 3D ! Bien avant Avatar (2009), le spectateur devait mettre des lunettes stéréoscopiques pour voir l’action en relief, comme ce fut le cas pour certains autres films de l’époque (L’Etrange créature du lac noir, L’Homme au masque de cire). Malheureusement le procédé est rapidement passé de mode, et le film à sa sortie ne fut projeté qu’en 2D (sa version 3D a été réédité par la suite au cinéma et blu-ray). On ne va pas révéler les multiples ressorts de l’intrigue dont les surprises en ont fait un classique du cinéma policier, mais faites confiance à Hitchcock (et à l’auteur de la pièce) pour explorer cliniquement toutes les hypothèses afin de construire le crime parfait, ainsi que pour le démasquer durant l’enquête qui en découle. L’histoire a d’ailleurs énormément influencé le genre, que ce soit dans de multiples épisodes de Columbo ou dans un remake avec Michael Douglas, Gwyneth Paltrow et Vigo Mortensen (Meurtre parfait, 1998).

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– 21h : La Main au collet (Alfred Hitchcock – 1955 – 106 minutes)

avec Cary Grant, Grace Kelly, Jessie Royce Landis, John Williams

Accusé de la disparition de bijoux auprès de la haute bourgeoisie de la Côte d’Azur, un ancien voleur à la retraite se voit obliger de démasquer lui-même le voleur qui se fait passer pour lui.

Après Le Crime était presque parfait et Fenêtre sur cour (1954), deux huis clos dans un appartement avec Grace Kelly, Alfred Hitchcock enchaîne sur un film faisant la part belle aux extérieurs radieux, aux superbes paysages et maisons de la Côte d’Azur, aux plages ensoleillées, à la vitesse des voitures, aux acrobaties sur les toits, aux feux d’artifice, le tout tourné avec les superbes couleurs du format Vistavision. Bref tout respire la légèreté, la séduction et l’élégance dans ce film de cambriolage et de bijoux, avec un soupçon de mystère. Hitchcock reprend deux de ses acteurs fétiches, Cary Grant et Grace Kelly : lui est une sorte d’Arsène Lupin américain installé en France, elle une riche héritière malicieuse, et tous les deux sont plus glamours que jamais. Les dialogues sont léchés, avec de nombreux doubles sens érotiques, tandis que le raffinement et l’humour émaillent chaque scène. S’il ne concourt pas parmi les habituels films à suspense d’Hitchcock, La Main au collet est une des plus délicieuses carte-postales de la Riviera (Oscar de la meilleure photographie, nomination aux meilleurs décors et costumes), avec un certain parfum de James Bond sans les gadgets. Enfin, la légende veut que c’est durant le tournage que Grace Kelly aurait rencontré son futur mari le prince Rainier, abandonnant sa carrière d’actrice pour devenir reine – mais l’histoire est fausse, ils ne se rencontreront qu’un an plus tard au Festival de Cannes.

Ciné-club Halloween dawn : Evil Dead 2 – Dead by Dawn (1987) – Zombie – Dawn of the Dead (1978)

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– 19h : Evil Dead 2 – Dead by Dawn (Sam Raimi – 1987 – 84 minutes)

avec Bruce Campbell, Sarah Berry, Dan Hicks, Kassie Wesley, Richard Domeier

Ash et sa petite amie parte dans une cabane dans les bois, où ils trouvent un mystérieux manuscrit, le Necronomicon, ainsi qu’un enregistrement sonore d’un archéologue.

Le premier Evil Dead (1981) avait été tourné en indépendant avec 350 000 dollars et quasiment que des amis ou amateurs par un jeune Sam Raimi de 20 ans. Ce dernier est ensuite devenu professionnel et a réalisé la comédie policière Mort sur le grill (1985), écrite avec les frères Coen. Entre temps, Evil Dead étant devenu un film culte, notamment grâce à la vidéo (on parle de 50 000 exemplaires vendus), Raimi s’attaque donc à la suite, en reprenant son ami Bruce Campbell. N’ayant pas les droits des images du premier opus, il est contraint de retourner une nouvelle introduction sur l’arrivée de Ash et sa copine dans la cabane (cette fois-ci sans leurs amis) et leur découverte de créatures maléfiques. Evil Dead 2 – Dead by Dawn est de toute façon autant une suite qu’un remake du premier, avec beaucoup plus de budget (3,5 millions de dollars), en reprenant certains événements (le zombie enfermé dans la cave, la fille qui s’enfuit dans les bois, etc.) mais en allant plus loin dans l’histoire et l’horreur. Cependant, tout en restant effrayant et sanglant, le ton de cet épisode devient parfois humoristique et second degré. Campbell a ainsi des expressions ou réactions cartoonesques parfois, et le film repose en partie sur ses épaules, et bien évidemment sur les prodigieux effets spéciaux, maquillages et trucages qui rendent les monstres et événements si réalistes. Le succès est au rendez-vous, et Evil Dead 2 sera considéré comme le meilleur épisode de la trilogie. En effet, Sam Raimi enchaîne directement sur le tournage du troisième épisode (dans un registre clairement comique et fantastique, et non plus d’horreur), mais des problèmes juridiques bloqueront sa sortie jusqu’en 1993.

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– 21h : Zombie – Dawn of the Dead (George Romero – 1978 – 121 minutes)

avec David Emge, Ken Foree, Scott H. Reiniger, Gaylen Ross, Tom Savini

Pour échapper à l’invasion de zombies, des survivants se réfugient dans un centre commercial.

La Nuit des morts-vivants (1968) était devenu un film culte, une date dans le cinéma fantastique et d’horreur, bien que tourné avec peu de budget en noir et blanc, quasiment en huit clos dans une maison. Sa suite en couleurs dix ans plus tard en prolonge l’expérience sur une échelle bien grande, l’horreur et le discours socio-politique. Là où le premier dénonçait le comportement humain, comme pire fléau que les zombies, Zombie – Dawn of the Dead est une critique féroce de la société de consommation : on voit en effet les zombies errer dans un centre commercial et faire leurs courses comme une réminiscence de leur vie passée – et surtout comme un miroir de notre propre comportement humain, et le vide de notre mode de vie. La coopération humaine est toujours aussi conflictuelle (notamment avec l’arrivée des motards qui se comportement en véritables barbares), gâchant les chances de vivre en communauté même dans un espace a priori idéal comme un centre commercial rempli de vivres et de loisirs. Tom Savini, reporter au Vietnam pendant le tournage, n’avait pu participer au premier épisode. Mais cette fois-ci il peut enfin élaborer les effets spéciaux et maquillages de Zombie, parmi les plus gores, réalistes et innovants de l‘histoire du cinéma, ce qui fera de lui est un des plus importants maquilleurs du cinéma. A noter aussi qu’il joue aussi le rôle du chef des motards. Co-produit avec Dario Argento, le film connait deux montages qui en donnent une vision légèrement différente : un de Romero pour le marché anglophone, plus omniscient, distancié et décalé (qui sera projeté au ciné-club), et un d’Argento, plus subjectif et violent (accentuée par la bande-son rock du groupe Goblin). Quoi qu’il en soit, Zombie est un nouveau sommet culte de Romero (mais sera tout de même bloqué cinq ans par la censure française pour sa violence et son discours politique mal compris), qui clôturera la trilogie originelle avec Le Jour des morts-vivants (1985), tandis que de suites gores non-officielles verront le jour (Zombie 2 et Zombie 3 par Lucio Fulci) ainsi qu’un remake en 2004 (L’Armée des morts).