Archives du mot-clé 1948

7 janvier 2018 : Ciné-club James Stewart / Alfred Hitchcock : La Corde (1948) – L’Homme qui en savait trop (1956)

– 19h : La Corde (Alfred Hitchcock – 1948 – 80 minutes)

avec James Stewart, Farley Granger, John Dall, Cédric Hardwicke, Constance Collier, Douglas Dick

Pour impressionner leur professeur qui postule un droit des êtres supérieurs à tuer les êtres inférieurs, deux étudiants étranglent un de leurs camarades avec une corde. Ils organisent cyniquement sur les lieux du crime un dîner en présence de leur professeur, de la famille de la victime et du cadavre caché dans le salon.

Premier film tourné en couleurs d’Hitchcock, La Corde est l’adaptation d’une pièce du théâtre, basé sur un célèbre fait divers qui effraya l’Amérique en 1924 : deux jeunes garçons de l’élite américaine commettent un crime de sang froid par pur cynisme intellectuel, fascinés par le concept de surhomme de Nietzsche (cela engendrera aussi le film Le Génie du mal, avec Orson Welles). L’histoire se passe entièrement en huis clos, composé intégralement de dix longs plans séquences (une pellicule ne durant que dix minutes) qui s’enchaînent astucieusement les uns dans les autres, pour donner l’illusion que le film a été tourné en seule prise comme au théâtre. Mais au-delà de la prouesse technique, La Corde est un thriller passionnant, intense et provocateur, porté par d’excellents acteurs (Stewart, Granger), un des meilleurs du maître.

– 21h : L’Homme qui en savait trop (Alfred Hitchcock – 1956 – 120 minutes)

avec James Stewart, Doris Day, Daniel Gélin, Brenda de Banzie, Bernard Miles, Yves Brainville, Ralph Truman, Reggie Nalder

Une famille américaine en vacances au Maroc est témoin d’un meurtre. La victime leur révèle un secret, qu’ils ne doivent surtout pas révéler s’ils veulent retrouver leur fils enlevé…

Hitchcock avait réalisé un premier L’Homme qui en savait trop en Angleterre en 1934, avec l’immense Peter Lorre. Mais il voulait l’adapter au public américain, ce qu’il le fit en 1956 avec beaucoup plus de moyens, dirigeant le fidèle James Stewart (Fenêtre sur cour, et bientôt Sueurs froides) et la chanteuse Doris Day (qui y interprète ce qui va devenir un standard de la chanson, « Que Sera, Sera », Oscar de la meilleure chanson). Le début de l’histoire est transposé au Maroc, où l’on retrouve l’acteur français Daniel Gélin. L’action culmine dans une mythique séquence de concert au Royal Albert Hall (douze minutes de tension sans dialogue), où le compositeur habituel d’Hitchcock, Bernard Herrmann, interprète le rôle du chef d’orchestre. Sans être le thriller le plus spectaculaire (La Mort aux trousses) ou le plus complexe (Vertigo) d’Hitchcock, L’Homme qui en savait trop en est certainement un des plus efficaces, palpitants et maîtrisés – le réalisateur déclara à Truffaut que si la première version était l’œuvre d’un amateur, la seconde était celle d’un professionnel.

17 avril : Ciné-club Montgomery Clift : The Misfits (Les Désaxés) (1961) – La Rivière Rouge (1948)

LES DESAXES

– 19h : The Misfits (Les Désaxés) (John Huston – 1961 – 124 minutes)

avec Clark Gable, Marilyn Monroe, Montgomery Clift, Eli Wallach, Thelma Ritter

Une femme divorcée et désenchantée se lie avec un groupe de « désaxés » : un cowboy vieillissant, un mécanicien au cœur brisé et un cavalier de rodéo usé par le temps.

Les Désaxés (The Misfits en v.o.) se révèle être tragiquement hanté par la fatalité, à plus d’un titre. Le scénario a été écrit par le dramaturge Arthur Miller, pour mettre en valeur les qualités d’actrice dramatique de sa femme, Marilyn Monroe –qu’il quittera pour une photographe du tournage du film. Avec ce personnage de femme paumée, il lui offre son plus beau rôle, manifestement biographique. Il s’agira d’ailleurs de son dernier film, puisqu’elle ne terminera jamais Something’s Got to Give de George Cukor – elle sera retrouvé morte dans des circonstances troublantes en 1962. Le légendaire Clark Gable (Autant en emporte le vent) a une crise cardiaque fatale deux jours après la fin d’un tournage difficile et éprouvant (il dura le double du planning), parait-il à cause de l’attitude insupportable de Monroe, à moins que ce ne soit en réalité parce qu’il réalisait ses cascades lui-même à cinquante-neuf ans, comme maîtriser un cheval fougueux. Montgomery Clift, dépressif et alcoolique, ne tournera plus que trois films par la suite et succombera en 1966 à seulement quarante-cinq ans. Seul Eli Wallach (Le Bon, la Brute et le Truand) sauvera sa peau de ce film maudit et crépusculaire de marginaux déboussolés, signant la fin d’une époque : l’Ouest mythique et l’âge d’or hollywoodien. John Huston (Le Faucon maltais, Le Trésor de la Sierra Madre), familier des histoires d’errance et d’échec, ne pouvait pas être plus indiqué pour la réalisation de ce classique du cinéma américain. Rarement des acteurs ont interprété leurs rôles avec autant de vérité, tant ils ressemblent à leurs vies.

 LA RIVIERE ROUGE

– 21h : La Rivière Rouge (Howard Hawks – 1948 – 133 minutes)

avec John Wayne, Montgomery Clift, Walter Brennan, Joanne Dru, Coleen Gray, John Ireland

Au XIXème siècle, un pionnier de l’élevage doit convoyer son énorme bétail du Texas au Missouri, une route difficile, incertaine et dangereuse. Son comportement devient tyrannique à l’égard de ses cowboys, contre l’avis de son fils adoptif.

La Rivière Rouge est à la fois le premier western de Howard Hawks (Scarface, Le Grand Sommeil), le premier film où Hawks dirige John Wayne (La Chevauchée fantastique) et le premier film du jeune Montgomery Clift, déjà l’étoffe d’un grand. C’est aussi et surtout un tournant dans l’histoire du genre, puisqu’il s’agit d’un des tout premiers à aborder des thématiques sérieuses, adultes et psychologiques, tranchant avec les inoffensifs westerns de série B et sérials commerciaux qui pullulaient avant-guerre. Adapté d’un roman de Borden Chase, ce « sur-western » spectaculaire traite ainsi de l’ambition, du conflit des générations, du vieillissement, du complexe d’Œdipe, de la mégalomanie du self-made-man brillamment joué par John Wayne, en rivalité avec son fils adoptif qui ose lui tenir tête. En se focalisant sur les personnages et leurs zones d’ombre, Hawks réinvente le genre, et donne un souffle épique et mythologique au film, avec de palpitantes scènes d’angoisse et de paranoïa où les personnages redoutent l’irruption à tout moment l’arrivée d’un John Wayne vengeur et enragé (John Ford découvrit avec ce film que son acteur fétiche savait jouer !). Le tournage fut périlleux et coûteux : dix mille bêtes dans de magnifiques décors naturels, régulièrement frappés d’intempéries, ce qui fit perdre de l’argent à Hawks malgré le succès commercial et critique du film. La Rivière Rouge n’a pas pris une ride et reste un des plus grands westerns américains, avant la relecture italienne et spaghetti.

Ciné-club Ballet : Black Swan (2010) – Les Chaussons Rouges (1948)

BLACK SWAN

– 19h : Black Swan (Darren Aronofsky – 2010 – 108 minutes)

avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis, Barbara Hershey, Winona Ryder, Benjamin Millepied

Au sein de la troupe du New York City Ballet, Nina tente de décrocher le rôle principal du Lac des Cygnes, dirigé par l’ambigu Thomas.

Après les quasi-expérimentaux Pi et Requiem for a dream, Darren Aronofsky est revenu à des formes plus accessibles dans The Fountain et The Wrestler (Lion d’or à la Mostra de Venise), sans toutefois se vider de sa singularité filmique. Black Swan continue dans cette lancée : derrière ce film de danseuse du ballet Le Lac des cygnes qui évolue entre rivalités externes et luttes internes de confiance en soi, se cache une œuvre ambivalente, hallucinatoire et schizophrénique. Natalie Portman (Star Wars I, II et III) joue enfin le grand rôle de sa carrière, fragile et tourmentée, récompensée par l’Oscar de la meilleure actrice. Mais son bonheur ne s’arrête pas là, puisque le chorégraphe du film Benjamin Millepied (aujourd’hui directeur du ballet de l’Opéra national de Paris), qui joue aussi son partenaire de ballet, va rapidement devenir à la ville son mari et père de son enfant ! Autre français au casting, Vincent Cassel dans un rôle ambigu de maître de ballet, oscillant entre direction artistique, séduction et manipulation. De même que Le Lac des cygnes alterne cygne blanc et cygne noire, Black Swan met en scène la perfection contre le lâcher prise, la pureté contre la sensualité, la réalité contre les fantasmes, le rêve contre le cauchemar, le combat contre les autres et contre soi-même, ce qui concourt évidemment à brouiller les pistes et les frontières tout le long du film. Le thème du double est ainsi au cœur de la narration, les divers personnages féminins du film pouvant être vus comme des projections idéales, ratées, sexuelles ou rivales de l’héroïne, jusqu’à son propre doublement intérieur. Le Lac des cygnes devient ainsi le corps et le cœur de Black Swan, thriller gracieux et paranoïaque où l’héroïne fait trop corps jusqu’à la folie avec le personnage qu’elle doit interpréter.

 MovieCovers-3333-168881-LES CHAUSSONS ROUGES

– 21h : Les Chaussons rouges (Michael Powell, Emeric Pressburger – 1948 – 135 minutes)

avec Moira Shearer, Anton Walbrook, Marius Goring, Leonide Massine, Robert Helpmann, Albert Basserman, Esmond Knight, Ludmilla Tchérina

La danseuse Victoria Page souhaite intégrer la célèbre compagnie de ballet du tyrannique directeur Boris Lermontov, qui exige que l’on sacrifie tout pour l’art.

Michael Powell et Emeric Pressburger sont parmi les plus importants artistes du cinéma anglais. Si le premier est réalisateur et le second scénariste, ils signeront sans distinction toutes leurs œuvres communes (Colonel Blimp, Le Narcisse noir), associés au sein de Archers Films Production. Reprenant un ancien scénario de Pressburger pour un projet sans suite, Les Chaussons rouges est un film de ballet adapté d’un conte d’Andersen, avec pour une fois d’authentiques professionnels du métier : Moira Shearer était une étoile montante du ballet britannique, Leonide Massine et Robert Helpmann des prestigieux danseurs et chorégraphes. Les Ballets russes de Serge Diaghilev portent une ombre évidente sur le film, d’une part à travers le personnage fascinant et glaçant du directeur Lermontov joué par Anton Walbrook qui s’en inspire directement, et aussi via Massine qui avait remplacé le légendaire Vaslav Nijinski dans les Ballets russes. Le film culmine à son milieu dans une inoubliable et irréelle scène de ballet de 17 minutes avec 53 danseurs, une des plus incroyables de l’histoire du cinéma. Mais Les Chaussons rouges n’est pas qu’un film de danse, bien qu’il en soit le plus beau : c’est aussi et surtout un film sur la création artistique et le sacrifice qu’il exige, comme un pacte méphistophélique qui fait renoncer à l’amour et à la vie. Totalement boudé par les producteurs anglais de l’époque qui ne l’ont projeté qu’à minuit et sans même en réaliser une affiche, Les Chaussons rouges, avec son Technicolor à tomber par terre, s’est imposé comme une œuvre d’art totale, esthétique, visuelle, scénographique et musicale, qui remporta les Oscars de meilleures direction artistique et musique et fut nommé à ceux de meilleurs film, scénario et montage. Féérique et vertigineuse, une référence absolue de la cinéphilie, comptant parmi ses plus fervents admirateurs Martin Scorsese (qui a financé sa restauration), Brian De Palma (qui le connait par cœur image par image, et qui s’en inspirera pour son Phantom of the Paradise) ou Francis Ford Coppola, et qui perdure encore récemment avec Black Swan.

29 septembre : Ciné-club Humphrey Bogart / John Huston : Le Faucon Maltais (1941) – Le Trésor de la Sierra Madre (1948)

Amis et compagnons de beuverie, Humphrey Bogart (soixante-quinze films, plus grande star masculine de tous les temps par l’American Film Institute en 1999) et John Huston (une quarantaine de films) représentent une des plus fameuses collaborations du cinéma américain. Ayant tourné six films ensembles, ils se doivent respectivement d’avoir contribué à leur gloire respective : Le Faucon Maltais est le premier film de John Huston, et il marque la seconde partie de la carrière d’Humphrey Bogart, acquérant une stature de premier plan (un an avant Casablanca). A la mort de ce dernier en 1957, John Huston prononça son éloge funèbre en ces termes : « Il avait reçu le plus beau de tous les dons, le talent. Le monde entier l’a reconnu, la vie lui a donné tout ce dont il rêvait et même plus ; nous ne devons pas être désolés pour lui mais plutôt pour nous qui l’avons perdu. Il est irremplaçable. Il n’y aura jamais personne comme lui…»

7520068894_81961d9d35_o

– 19h : Le Faucon Maltais (John Huston – 1941 – 101 minutes)

avec Humphrey Bogart, Mary Astor, Peter Lorre, Sydney Greenstreet, Gladys George

 Suite au meurtre de son partenaire qui effectuait une simple filature pour le compte d’une cliente, le détective Spade apprend l’existence d’un inestimable bijou, le faucon maltais, dont beaucoup sont prêt à tout pour mettre la main dessus.

On ne devinerait pas que l’un des plus grands classiques du cinéma est le premier film de son réalisateur, John Huston (auparavant scénariste). C’est tout bonnement l’archétype du film noir : scénario poisseux qui commence comme un banal fait divers dont les enjeux véritables se complexifient rapidement, ambiance sombre et cynique, meurtres en série, une liaison ambiguë entre une femme mystérieuse et un détective misogyne. Adapté fidèlement du roman éponyme (parmi trois autres adaptations) de Dashiell Hammett (ancien détective devenu fondateur du roman noir), tourné rapidement avec un budget limité dans une poignée de décors majoritairement en intérieur, le film ne repose pas que sur sa fameuse intrigue, mais aussi sur la brillante interprétation de ses acteurs : Humphrey Bogart (qui n’était que le second choix du réalisateur), habitué aux seconds rôles de malfrats, trouve son style inimitable et désabusé, et devient un des mythes du cinéma américain ; Peter Lorre est toujours aussi maniéré et terriblement glaçant, et son acolyte avec qui se tisse des sous-entendus homosexuels Sydney Greenstreet (nominé à l’Oscar du meilleur second rôle) est tout aussi captivant. Les excellents dialogues ont donné lieu à de nombreuses citations cultes. A l’instar d’Orson Welles avec son Citizen Kane, pour un coup d’essai, c’est un coup de maître !

75679999

– 21h : Le Trésor de la Sierra Madre (John Huston – 1948 – 126 minutes)

 avec Humphrey Bogart, Tim Holt, Walter Huston, Bruce Bennett

Dans les années 20, deux aventuriers américains sans le sou coincés au Mexique s’associent avec un vieil explorateur pour chercher de l’or dans la Sierra Madre.Un des premiers films hollywoodiens a être tourné (quasi-entièrement) en dehors des Etats-Unis,

Le Trésor de la Sierra Madre a pour cadre le turbulent Mexique d’après la révolution de 1910, où les étrangers risquaient leur vie dans les zones terrorisées par des groupes de bandits pourchassés par les federales, la brutale police fédérale. Film de spectacle et d’aventure, ironique et tragique, l’histoire montre trois motivations distinctes dans leur quête, et narre à merveille comment l’or fascine, attire, rend fou et prêt à tous les risques et trahisons – la transformation de Bogart est saisissante. Le film a remporté l’Oscar du meilleur réalisateur, du meilleur scénario, ainsi que celui de meilleur second rôle pour Walter Huston (père de John !), et est une référence absolue pour de nombreux réalisateurs : c’est le film préféré de Sam Raimi, le quatrième du top ten de Stanley Kubrick, et était le film de chevet de Paul Thomas Anderson pour l’écriture de There Will Be Blood.