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Ciné-club Japon féodal avec Tatsuya Nakadai : Harakiri (1962) – Ran (1985)

Tatsuya Nakadai (né en 1932) est peut-être moins connu en dehors du Japon que Toshiro Mifune, mais c’est un des plus grands acteurs du cinéma japonais. Ils ont d’ailleurs été tous les deux les acteurs fétiches d’Akira Kurosawa, et ont souvent joué ensemble, parfois en s’affrontent dans les mêmes films. Répéré par Masaki Kobayashi, il tourna onze films avec lui, et six fois avec Kurosawa. Le Ciné-Club projette ce soir deux de ses interprétations les plus marquantes avec ces deux réalisateurs, Harakiri et Ran. Une soirée hautement cinéphilique qui sera évidemment accompagnée musicalement par du rock japonais, tout aussi radical et singulier !

 Dimanche 18 mai 2014 :

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19h : Harakiri (Masaki Kobayashi – 1962 – 133 minutes)

avec Tatsuya Nakadai, Akira Ishihama, Shima Iwashita, Tetsuro Tanba, Masao Mishima, Ichiro Nakatani, Rentaro Mikuni

A l’ère Edo (1603-1867), un ronin (samourai sans maître) déshonoré demande à un clan l’honneur de venir se suicider par harakiri dans leur cour.

Quatorzième film de Masako Kobayashi, Harakiri jouit d’un scénario de Shinobu Hashimito, mythique scénariste de nombreux classiques d’Akira Kurosawa (Rashômon, Les Sept samourais, etc.), qui éclate avec des flash-back la structure narrative traditionnelle. Le spectateur n’en est ici que mieux piégé, en découvrant progressivement les raisons insoupçonnées qui conduisent au harakiri, et qui font passer contre toute attente l’honneur véritable d’un camp à l’autre. Le film respecte les codes du chambara (films de sabres japonais) pour mieux les transcender, et porter un discours humaniste sur fond de tragédie de plus en plus complexe. Tatsuya Nakadai, habitué des films de Kobayashi (Rivière noire, Kwaidan, Rebellion) porte magistralement le film sur ses épaules, avec une dignité et une violence admirablement maîtrisées. Les combats se sabres sont époustouflants de chorégraphie et de dramaturgie. L’acteur a d’ailleurs eu peur sur le tournage car de véritables sabres furent utilisés – ce qui a été interdit depuis ! Harakiri est visuellement superbe, avec des cadrages minutieusement construits et un noir et blanc magnifiquement contrasté. La mise en scène est renversante, alternant tensions longtemps contenues et explosions subites d’intensité, et restitue parfaitement les multiples duels et oppositions du film : ronins contre clan de samourais prestigieux, honneur contre humiliation, tradition contre modernité, puissance contre pauvreté, façade d’apparence contre vérité moins flatteuse, codes d’honneur drastique et impersonnel contre réalité dramatique. Pour toutes ces qualités merveilleusement assemblées, Harakiri a reçu le Prix Spécial du Festival de Cannes, et est à juste titre considéré comme un des grands chefs d’œuvre du cinéma japonais.

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21h30 : Ran (Akira Kurosawa – 1985 – 162 minutes)

avec Tatsuya Nakadai, Akira Terao, Jinpachi Nezu, Daisuke Ryu, Yoshiko Miyazaki, Takeshi Nomura

Au XVIème siècle, un puissant et vieux seigneur décide de diviser son royaume entre ses trois fils, ce qui va provoquer une lutte de pouvoir.

Akira Kurusawa est un habitué des fresques épiques de samourais (Les Sept samourais, Kagemusha), mais Ran en constitue l’aboutissement ultime, une sorte de testament puisqu’il ne réalisera ensuite plus que trois films, situés dans le Japon contemporain. Ran adapte librement Le Roi Lear de Shakespeare en le situant dans le contexte des guerres civiles du Japon féodal du XVIème siècle. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il adapte le dramaturge anglais, Le Château de l’Araignée reprenait Macbeth et Les Salauds dorment en paix, Hamlet. Cependant Kurosawa en tire à chaque fois des relectures personnelles, y insérant ses propres préoccupations à travers les formes universelles de Shakespeare. Après Kagemusha, co-produit par George Lucas et Francis Ford Coppola, Ran est encore une coproduction internationale, ici avec le français Serge Silberman. Et ce ne fut pas inutile puisque ce fut le film le plus cher du cinéma japonais à l’époque. Kurosawa a d’ailleurs peint l’intégralité du storyboard, plan par plan, pendant dix ans – ce qui fut particulièrement précieux puisque sa vue se dégrada pendant le tournage, et ses assistants purent se baser dessus. Les centaines de costumes ont tous été cousus mains pendant deux ans (ils en ont remporté l’Oscar), tandis que mille quatre-cent figurants furent engagés (avec autant d’armures fabriquées spécialement) et deux cent chevaux importés des Etats-Unis. Le résultat est une sidérante descente aux enfers, un déluge de destruction, de sang et de flammes. Le film porte bien son titre (ran signifie chaos en japonais), la succession du pouvoir devenant vengeance générale et dévastatrice, embrasement irréversible et fatal dont ne subsiste que la désolation. Mais le contrepoint en est la beauté inouïe des paysages, des décors, des costumes et des affrontements, une véritable peinture en mouvement, les couleurs allant du plus vif aux plus funèbres. La musique de Tōru Takemitsu (compositeur aussi de la bande-son d’Harakiri), symphonique et discrète, est tout aussi magnifique. Les acteurs jouent une partition de haute volée, entre Tatsuya Nakadai subjugué par la fierté, le déshonneur et la folie, et Mieko Harada qui donne une interprétation proprement terrifiante et inoubliable d’une sorte de Lady Macbeth – un des plus grands rôles féminins de la filmographie de Kurosawa. On en ressort dévasté par tant de démesure esthétique, et convaincu que Ran est un des sommets imposants et insurpassables de Kurosawa et du cinéma japonais.